Ecole des solidarités

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L’Ecole des Solidarités [1] : Actions / Formations pour la défense des droits des sans-papiers.

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Personne de contact pour le Monde des Possibles: Jean-Philo Bootshi 0489/50 30 31 – kikuvuidikonadine[at]gmail.com 


Article initialement publié sur le site des Jeunes FGTB

Avec le soutien de la Fédération Wallonie Bruxelles – Education Permanente – Axe 1

prologue-école-des-solidarités-A5versoL’avant-propos ou prologue s’est tenu à Liège en juillet-août 2015 avec une quarantaine de personnes sans-papiers. Des ateliers articulés sur les droits (logement, séjour, santé, travail, formation, police….) ont donné lieu à de nombreux témoignages, des récits de vie sur leurs motivations à rejoindre l’Europe, sur leur (sur)-vie en Belgique, sur leur conception respective de ce que peut être une résistance vécue au quotidien. Parmi les bateaux bondés en Méditerranée, certains migrants arrivent à destination mais, chaque jour, des dizaines disparaissent à jamais, sans nom et sans passé ; les témoignages recueillis se sont inscrits dans la brûlante actualité, celle des souffrances quotidiennement renouvelées.

Les témoignages ont été d’une certaine manière une tentative de transformer la réalité : forger dans nos mémoires un aperçu de l’existence et des rêves qui motivent toutes ces personnes qui se heurtent aux barbelés ou se brisent contre l’Europe forteresse. Les témoins ont apporté un regard sur la réalité de leur vécu ; elles incarnent aujourd’hui la poursuite du mythe que constitue une Europe Eldorado et ses artifices, le mandat donné par leur famille, les attentes de leur village, de leurs communautés à leur égard, la contrainte de devoir rembourser le passeur, des conditions de travail d’esclaves des temps modernes….

Que peuvent révéler ces récits, ces interpellations de l’état actuel de la lutte des sans-papiers en Belgique ? Comment ces témoignages et les innombrables questions en suspens font-ils écho à de nouvelles formes de résistances mais aussi à des relations de subordination dans lesquelles les migrant-e-s sont pris inéluctablement ? Les champs de force familiaux, claniques, institutionnels, les confrontations d’idées du prologue ont montré la complexité des perceptions des migrations, de l’exercice des droits et l’intérêt de les prendre en considération dans un changement sociétal. C’est aussi de stratégie qu’il fut question pour tenter de faire bouger les lignes de force de la politique d’asile actuelle.

Les discours militants soulignent régulièrement les transformations des catégories de l’étranger, les tensions d’aujourd’hui qui portent sur le salariat et le marché du travail ; les sans-papiers sont une catégorie sociale créée artificiellement par le gouvernement, sorte de laboratoire humain qui permet leur mise en concurrence avec les travailleurs « avec papiers ». Ils posent au travers de leurs actions la question des transversalités et des connexions à réaliser avec les travailleurs intérimaires, les travailleurs au noir, les travailleuses à très bas salaires, les jeunes travailleurs, etc.

Le prologue de l’Ecole des Solidarités s’est constitué sur une synergie souhaitée entre les organisations associatives et syndicales et la volonté de s’unir dans un mouvement pour la régularisation, pour créer du droit. En l’occurrence, il s’agit de la prise en compte d’une réalité économique et sociale qui concerne tout le monde car la persistance d’une situation de non-droit pour une partie de la population (même sans-papiers…) constitue un risque de contagion à toute la société civile.

Par les descriptions du quotidien des sans-papiers, le prologue a souligné comment le racisme se distille dans la langue xénophobe de l’Etat synonyme de l’exercice du pouvoir. Une criminalisation grandissante de la figure de l’étranger précaire et du travailleur précaire se poursuit sans à-coups de gouvernements de gauche en gouvernements de droite[2] . Comme le démontre le philosophe Alain Brossat, le racisme est un élément d’un dispositif destiné à gouverner les vivants, à les rendre « gouvernables » ; la « gouvernementalité », concept inventé par Michel Foucault, relève ici du geste qui sépare, qui partage entre ceux qui peuvent vivre (et dont il faut optimiser les rendements) et ceux qu’on laisse mourir (à Lampedusa par exemple). Le racisme n’est donc pas limité ici à sa dimension interpersonnelle, subjective, intercommunautaire qui entretiendrait préjugés ou stéréotypes mais s’étend et se révèle plutôt dans sa dimension structurelle qui autorise in fine la mort (laisser mourir) des migrants… ou les balles dites en caoutchouc à la frontière hongroise.

Les témoignages qui ont alimenté les ateliers du prologue de l’Ecole des Solidarités ont présenté des angles morts dans la description de l’histoire connue des migrants, des luttes passées en Belgique. Mais cette histoire se consolide sur des points d’actualité en Belgique comme l’assimilation grandissante opérée par le Secrétaire d’Etat à l’asile et la migration entre délinquants et migrants. De plus en plus mobilisés dans un processus historique d’émancipation, les migrants dénoncent leur réduction à une identité criminogène fabriquée de toute pièce à des fins électoralistes.

A l’avenir, le prologue de l’Ecole des Solidarités se matérialisera aussi dans la compréhension des relations de pouvoir, dans la capacité à s’organiser, à comprendre les tensions, les crises qui traversent leur communauté en interne comme dans leurs rapports aux gouvernements « de gauche » comme de droite. C’est un chemin pour revendiquer leur propre histoire, écrire leurs luttes oubliées ici et là-bas, donner à voir, à penser autrement que sous l’impulsion et le poids de la domination.

Nous avons entendu : «Sans-papiersje vais travailler en noir pour pouvoir payer les 215 euros de ma demande d’asile qui sera refusée et qui financeront ma place au centre fermé.”

L’absurdité « rationnelle » (ou la rationalité absurde) du système provoque des pratiques de résistances qui nous apprennent quelque chose sur nous-mêmes ; une résistance physique rencontrée dans les occupations des sans-papiers, des pratiques multiples et évoluant constamment qui viennent ébranler les dispositifs répressifs ou l’inertie institutionnelle. La constellation des pratiques de résistance ouvre ainsi des fronts à une avant-garde hautement porteuse de « nouveaux schémas de politisation »[3] qui nous concernent toutes et tous.

[1] Une initiative des Jeunes FGTB, Cepag, Monde des Possibles, FGTB Liège-Huy-Waremme, Promotion et Culture, Centrale Générale et Métallos-MWB, avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

[2] Cf. Didier Van der Meeren – « Le silence imposé de la servitude » qui esquisse comment les dispositifs de contrôle/répression exposent à la fois et pareillement les personnes sans-papiers et sans-emploi. Publié dans « l’agenda interculturel » n°326 – juin 2015 du CBAI

[3] Michel Foucault – “Les rapports de pouvoir passent à l’intérieur des corps” (entretien avec L. Finas), La Quinzaine littéraire, nº 247, 1-15 janvier 1977, pp. 4-6. [Repris dans Dits et écrits, volume II, texte nº 197, pp. 228-236, Paris, Gallimard, 2000